Dossier

Le roman selon Raymond Queneau

Par Mathieu Bélisle 12 octobre 2005
Pour Queneau, la conception de l'art du roman repose essentiellement sur des considérations historiques et formelles. Il n'y a pas, à proprement parler, de discours sur l'essence du roman, c'est-à-dire sur ce que le genre permet de connaître ou de comprendre qu'un autre genre ne permettrait guère. Peut-être faut-il voir dans l'attachement qu'il manifeste envers la forme romanesque davantage que de simples considérations techniques; certains passages de Technique du roman (1938) semblent en effet témoigner d'une foi, d'un attachement envers la permanence des formes, qui « subsistent éternellement » et qui transmettent, par-delà les siècles, les valeurs immuables de « Lumière » et d' « Harmonie ». Cet attachement relève visiblement d'une conception platonicienne du roman, du roman comme d'un genre invisible et permanent, éloigné des engouements de la mode; d'où, peut-être, l'absence de propos sur une crise ou sur un crépuscule du roman. Sur le plan de l'histoire du roman, Queneau fait remonter les origines du genre – et de toute littérature – à l'épopée homérique. En effet, toute grande oeuvre relève, selon lui, soit de l'Iliade (les récits de temps perdu, parmi lesquels figurent les romans de Defoe et de Proust), soit de l'Odyssée (les récits de temps plein, parmi lesquels figurent Pantagruel, Don Quichotte et Ulysse).

Au nombre de ses maîtres, Queneau confère à Rabelais un statut singulier. Les divers principes et valeurs liés à la création romanesque se rapportent tous, de près ou de loin à ce romancier-phare : le souci de construction formelle, le souci du lecteur et le souci de l'invention langagière. Sur le plan de la construction formelle, Queneau dresse un bilan peu reluisant de l'art romanesque en France. Ni Balzac ni Flaubert n'échappent à sa critique; seul Proust, « peut-être le premier à avoir construit un roman » écrit-il, obtient son admiration. Pour Queneau, le roman est, depuis toujours, un genre sans rigueur, sans règles, ouvert au premier venu, soumis à l'arbitraire de l'inspiration. Le romancier blâme l'influence de Montaigne, « le père légitime et reconnu des modernes et des de-plus-en-plus-modernes ». Devant ce regrettable laisser-aller, Queneau se tourne vers les romanciers anglo-saxons (Joyce, Faulkner, Fielding, entre autres) chez lesquels il reconnaît une véritable volonté créatrice, consciente de ses buts et de ses moyens, au contraire de ces innombrables romanciers français « en proie à leurs personnages ».

En plus de reconnaître l'héritage de Rabelais sur le plan formel, Queneau vante aussi le souci d'accessibilité qui caractérise son oeuvre, qui procède du plus simple et plus immédiat au plus complexe et au plus profond, de manière à ce que le romancier ne s'aliène pas le lectorat pour cause d'élitisme ou de difficulté. Queneau emploie plusieurs métaphores rabelaisiennes – le « bulbe » et l' « oignon » notamment – pour décrire la construction de ses propres romans. Il estime, au contraire de certains nouveaux romanciers (en l'occurrence Butor), que la forme ne doit pas devenir une fin, mais qu'elle doit surtout servir de guide à l'usage du romancier, constitué de règles strictes, à l'image de celles qui régissent la poésie classique. Les principes de l'esthétique classique (rigueur, travail, effacement) occupent d'ailleurs une place importante dans les propos du romancier.

Enfin, Queneau loue chez Rabelais la liberté de l'invention langagière, qui repose sur une capacité à représenter dans la langue écrite les intonations, le rythme et la musicalité de la langue parlée. Le romancier plaide d'ailleurs, au milieu des années 1930, pour la reconnaissance d'un « néo-français », non pas destiné à remplacer le classique mais à le compléter.
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