Dossier

Le roman selon Albert Camus

Par Jonathan Livernois 7 décembre 2010
La lecture des essais d'Albert Camus et d'une série de textes circonstanciels (critiques journalistiques, entretiens, etc.) nous incite à considérer ses réflexions sur le roman comme autant de jalons du parcours philosophique qui va du Mythe de Sisyphe à L'Homme révolté. Le roman doit investir l'absurde (premier cycle du parcours) et est consubstantiel à l'esprit de révolte (second cycle du parcours) avec lequel il partage l'impérieux besoin d'unité qui fige le réel dans une forme artistique. Mais les considérations sur le roman ne font pas que « servir » le propos de Camus : ce dernier dénonce souvent la littérature engagée et critique ces romans (cf. sa critique de La Nausée dans Alger Républicain, 20 octobre 1938) dont le message déborde le style. Il semble y avoir une distance entre cette prise de position théorique et le contenu des oeuvres romanesques de Camus. L'étendue de ce décalage reste à découvrir.

En outre, le roman n'a pas, pour Camus, de statut particulier. L'art du roman ne se distingue pas des autres arts. Les styles se valent bien, sont des outils à la portée du romancier. Comme le soulignait Yvon Rivard, cette façon d'envisager l'art correspond plutôt bien à la pensée de ces « auteurs » (plutôt que romanciers) pluridisciplinaires du milieu du vingtième siècle (ex : Sartre) dont on ne peut faire l'économie, comme le notait François Ricard. Mais étudier de tels auteurs demeure un peu frustrant : le chercheur glane davantage de considérations sur l'art en général que sur le roman, même si celui-ci demeure très présent dans un essai comme L'Homme révolté. Celui qui s'intéresse aux arts du roman chez Camus ne dispose pas non plus d'une pléthore d'écrits théoriques, comme ont pu en produire, par exemple, les nouveaux romanciers. Gardons-nous néanmoins d'affirmations péremptoires : les réflexions de Camus interrogent nos catégories, interpellent la pensée des romanciers « patentés ». Il faudrait d'abord rappeler ses considérations sur la vitesse (l'on pourrait confronter ses idées à celles de Morand et à celles des nouveaux romanciers), que Camus considère être l'une des causes de la « crise » (il n'emploie pas ce terme) du roman des années cinquante. On pourrait aussi se demander si sa conception du personnage romanesque, rappelant l'ego expérimental de Milan Kundera, ne fait pas vaciller les propres frontières génériques de son oeuvre. Camus note en effet, dans ses Carnets, que ses personnages sont des « êtres sans mensonges, donc non réels », et qu'il crée des mythes plutôt que des romans. Cette prégnance mythologique est très intéressante. D'autres ont déjà évoqué cet « au-delà » ou « en deçà » du roman que tend à atteindre Camus. Est-ce que cela signifie une sorte de retour au mythe, au monde plein et entier de l'épopée (Lukács), au destin qui borne le réel dans l'oeuvre d'art (cf. L'Homme révolté)? Camus cherche-t-il un monde stable? On pourrait ici relire le chapitre « L'apocalypse dostoïevskienne » dans Mensonge romantique et Vérité romanesque de René Girard. Bref, cette question de la part mythique du personnage romanesque comme façon d'investir l'en deçà du roman me semble riche.
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