Dossier

Le roman selon Anatole France

Par Marie-Laurence Dumont 18 mai 2018

                         Un roman pour plaire et instruire

Anatole France et sa lutte pour le Beau, le Bien et l'Imagination

    Anatole France, né en 1844, a vécu sa jeunesse entouré des montagnes de livres que contenait la librairie de son père, Noël France. C'est de cette fréquentation que naît son amour pour les auteurs de l'Antiquité grecque et latine, du Moyen Âge et du XVIIe siècle, professeurs plus prisés, pour le jeune Anatole, que ceux du collège Stanislas. Il se tourne tôt vers la création, faisant ses premières armes en poésie, au sein du Parnasse, dont il se détourne rapidement pour se consacrer à une autre esthétique, à d'autres genres comme le roman, le conte, la nouvelle et la critique littéraire. À ce titre, la chronique qu'il tient au quotidien Le Temps, de 1887 à 1893, s'articule autour de sujets très variés. Il critique alors des représentations théâtrales, se positionne par rapport à certains lieux comme les cafés-concerts, rédige des notices nécrologiques (Octave Feuillet, Alphonse Daudet, Edmond Goncourt). Il donne son opinion sur les parutions récentes d'ouvrages critiques; ainsi il commente l'essai de Paul Stapfer sur Rabelais tout comme celui d'Elme-Marie Caro sur George Sand. Surtout, il examine les oeuvres littéraires contemporaines, les fait dialoguer avec d'autres oeuvres de courants opposés ou du passé pour en faire ressortir les mérites, les tares. Ainsi, sa conception du roman n'est pas manifeste, elle se laisse plutôt deviner, puisqu'il ne s'interroge jamais directement sur la nature du roman, mais se demande si l'oeuvre qu'il vient de lire est « un bon roman ». Paul Gsell et Michel Corday ont publié des entretiens où ils transcrivent les propos, les souvenirs d'Anatole France; or, ce n'est que dans l'Enquête sur l'évolution littéraire de Jules Huret que l'auteur aborde de front la question du roman. Cette façon oblique d'appréhender l'art romanesque, en ignorant ses propres oeuvres quand il est lui-même romancier, vient peut-être de sa profonde humilité, « érigée en règle de vie (1) » :

Loin de chercher à me connaître moi-même je me suis toujours efforcé de m'ignorer. Je tiens la connaissance de soi comme une source de soucis, d'inquiétude et de tourment. Je me suis fréquenté le moins possible. Il m'a paru que la sagesse était de se détourner de soi, de son image, de s'oublier soi-même. […] Ignore-toi toi-même, c'est le premier précepte de la vie (2).

Ainsi lorsqu'il rentrait chez lui, Anatole France n'ouvrait pas son courrier personnel, mais parcourait les journaux (3), de la même manière, il se détournait de son art pour se consacrer à celui des autres.

Le naturalisme… et l'idéalisme

    Dans son combat contre l'hégémonie de l'école naturaliste et en particulier contre sa figure de proue, Émile Zola, Anatole France expose explicitement ses vues sur l'art romanesque. Une grande partie de son discours se constitue donc par la négative; c'est dans une attitude de refus qu'il décrit ce que le roman ne devrait pas être. Il critique la matière de prédilection de ce courant – la misère, la laideur – mais surtout la façon détachée dont elle est traitée par la plume de ses auteurs. Cette froideur est systématique, France écrit du roman Le Cavalier Miserey d'Abel Hermant : « c'est un roman naturaliste et ce roman naturaliste est un roman militaire (4)». L'effet de prééminence et de redondance du qualificatif « naturaliste » souligne la pensée de France, qui juge que l'esthétique naturaliste supplante toujours le contenu des oeuvres qui y adhèrent. Il écrit d'ailleurs dans le même article que ce roman « est traité selon la formule (5)» et qu'il est exemplaire en ce qu'il « est froid et correct, comme un modèle d'école (6)».

    Pour France, l'enjeu des romans naturalistes – car ils se ressemblent tous – se résume ainsi : « c'est l'obsession du petit fait; c'est la notation minutieuse du détail infime; c'est le goût dépravé de ce qui est bas et de ce qui est petit; c'est l'éparpillement des sensations courtes; c'est le fourmillement des idées minuscules (7)». L'écrivain naturaliste souhaite imiter la science en usant de la méthode expérimentale; ainsi il observe les phénomènes à partir de l'oculaire d'un microscope et évite d'embrasser un très large champ de vision, ce qui le mène à produire une série de constats « éparpillés », qui ne participent pas à une réflexion concertée, à un projet. France met en évidence l'incongruité de ce procédé, puisque « toute expérience suppose une hypothèse préalable que cette expérience a pour but de vérifier [;] or, le naturalisme, s'interdisant toute hypothèse, n'a aucune expérience à faire (8)». En 1891, il confie à Jules Huret que le roman naturaliste laisse le lecteur quelque peu démuni, car au terme de sa lecture il se dit : « Tout cela est vrai, très vrai, mais aussi c'est triste, et cela ne nous apprend rien que nous ne sachions…(9)» Cette absence d'ordre, de visée morale est l'un des principaux reproches qu'Anatole France adresse au naturalisme qui « interdit à l'écrivain tout acte intellectuel, toute manifestation morale; il mène droit à l'imbécillité flamboyante (10)». Le comble, pour l'écrivain, c'est que non seulement aucune trajectoire n'est proposée, mais que le Bien et la Beauté sont proscrits du roman naturaliste. À ce propos, au moment de la publication du roman La Terre en août 1887, France lance une attaque en règle à l'endroit d'Émile Zola : « Jamais homme n'avait fait pareil effort pour avilir l'humanité, insulter à toutes les images de la beauté et de l'amour, nier tout ce qui est bon, tout ce qui est bien (11). »

    Sa dénonciation devient plus dynamique encore lorsqu'il compare le roman naturaliste au roman idéaliste. C'est de cet affrontement que jaillissent les arguments permettant de remettre en cause les fondements du réalisme chirurgical et de voir ce que France lui préfère. Dans son essai Le Jardin d'Épicure, il évoque le rapport distant entre l'art et la vérité, décochant par le fait même une flèche acérée au naturalisme qui prétend accoucher d'une littérature de la vérité. Il écrit : « L'art n'a pas la vérité pour objet. Il faut demander la vérité aux sciences, parce qu'elle est leur objet; il ne faut pas la demander à la littérature, qui n'a et ne peut avoir d'objet que le beau (12).» Cette question de la vérité sera une pierre d'assise pour France qui l'invoque pour démolir l'édifice naturaliste. D'abord, il met en doute le principe scientifique sur lequel Zola établit son cycle des Rougon-Macquart : « Son point de départ n'a de scientifique que l'apparence […] les lois de l'hérédité ne sont pas connues; c'est sur une fiction qu'il a fondé son oeuvre (13).» Plus tard, il reviendra à la charge en écrivant que « sa généalogie des Rougon n'est ni moins fabuleuse, ni plus scientifique que la généalogie d'Huon de Bordeaux ou de Mélusine, [c]'est du pur roman (14)». De plus, France insiste sur le fait que l'observateur, le romancier, ne peut échapper à sa subjectivité : « M. Zola ne voit pas l'homme et la nature avec plus de vérité que ne les voyait madame Sand. Il n'a pour les voir que ses yeux comme elle avait les siens (15).» Il met alors sur un pied d'égalité naturalistes et idéalistes qui traduisent tous deux une réception singulière du monde et qui « sont également les jouets des apparences, ils sont, les uns et les autres en proie au spectre de la caverne (16)». Le péché d'orgueil du naturalisme consiste, pour France, à ne pas reconnaître qu'il est sujet aux illusions au même titre que l'idéalisme et d'avoir voulu, en invoquant cet atout précis, évincer son concurrent (17). En définitive, l'impossibilité des prétentions naturalistes frappe l'écrivain qui ne peut s'arrêter de marteler que l'homme est pétri de sa propre subjectivité. Enfin, France rompt l'opposition entre la réalité et l'idéal, car c'est, selon lui, faire « comme si l'idéal n'était pas la seule réalité qu'il nous soit permis de saisir (18)». L'idéalisme sort vainqueur de ce débat en englobant, en quelque sorte, le naturalisme. Le chroniqueur prétend même que certains romans naturalistes versent dans un « idéalisme perverti (19)»; c'est le cas de La Terre qui érige en vérité du « parfait mensonge  (20) », à savoir que les paysans ne sont que des êtres vils qui vivent au rythme de leurs instincts bestiaux. Il conclut que le naturalisme est voué à osciller en vain entre la science et l'art, deux domaines qui ne peuvent l'accepter complètement, car il n'est ni vrai, ni beau (21).

    Si Anatole France critique avec véhémence le naturalisme, il admet à plusieurs reprises le génie de Zola et le fait que « le maître de Médan n'est pas du tout le sectaire de lettres qu'on croit et qu'en réalité il n'est pas incapable d'ironie (22)». Il fera valoir la beauté épique de Germinal (23), le brio de L'Argent et l'humanité de La Débâcle où « il a montré toutes les misères de la chair humaine, avec une mâle pitié, avec un respect qui les rend augustes et vénérables […] il laisse voir la religion qui l'attache à la patrie, à ceux qui souffrent et qui meurent pour elle (24)». France voit dans ces oeuvres un naturalisme plus atténué qui laisse place à la grandeur, aux sentiments et à une forme de finalité. Il faut également savoir qu'il ne dédaigne pas les sujets que se choisit le naturalisme, à savoir les petites gens. Il écrit, en appuyant Balzac, que « le romancier bien inspiré prend pour ses héros les inconnus que l'histoire dédaigne, qui ne sont personne et qui sont tout le monde (25)». C'est de ce bassin de sans nom que sont issus les protagonistes des romans de France : Sylvestre Bonnard dans Le Crime de Sylvestre Bonnard est un philologue que seuls les étudiants de l'école des Chartes sont susceptibles de connaître, dans La Rôtisserie de la reine Pédauque, Jérôme Coignard, malgré l'étendue de son savoir, est réduit à errer à la campagne à la recherche de quelque élève à initier aux lettres latines et grecques, et Évariste Gamelin n'est qu'un peintre mineur dans Les dieux ont soif. Dans un article où il fait l'éloge des contes populaires et des chansons rustiques, Anatole France reprend les paroles d'Émile Blémont qui écrit dans son Esthétique de la tradition : « La littérature qui se sépare dédaigneusement du peuple est comme une plante déracinée…C'est dans le coeur du peuple que doivent se retremper sans cesse la poésie et l'art, pour rester verts et florissants. Là est leur fontaine de Jouvence (26).» La matière romanesque peut et doit être puisée au sein du peuple; or, c'est dans le traitement que le chroniqueur du Temps s'écarte du naturalisme, car, selon lui, on ne gagne rien à décrire bassement la bassesse.

    Toute la pensée du roman d'Anatole France est enclose dans cette critique du naturalisme. C'est en s'indignant contre ce courant qu'il révèle les fondements de son art du roman : l'essentiel triomphe de la Beauté et du Bien permis par la présence d'une structure qui préside au texte, qui l'oriente, et enfin la nécessité de l'imagination.

Le Beau et le Bien

    Anatole France trouve la beauté dans la forme comme dans le fond, il remarque le « style simple et grand (27)» de Fernand Calmettes dans son roman Brave fille, tout comme « la grandeur vraie et la belle simplicité (28)» du récit. Le Beau se trouve, pour lui, dans la majesté de la nature tout comme dans la hauteur des sentiments; il élève les coeurs. France écrit en décembre 1890.

Si la grâce, l'élégance, le goût ne sont que de frêles images modelées par la main de l'homme, il n'en faut pas moins respecter ces idoles délicates; c'est ce que nous avons de plus précieux au monde et, si, pendant cette heure de vie qui nous est donnée, nous devons nous agiter sans cesse au milieu d'apparences insaisissables, n'est-il pas meilleur de voir en ces apparences des symboles, des allégories, n'est-il pas meilleur de prêter aux choses une âme sympathique et un visage humain? Les hommes l'ont fait depuis qu'ils rêvent et qu'ils chantent, c'est-à-dire depuis qu'ils sont hommes. […] Et notre conception générale de l'univers sera toujours une mythologie (29) .

Le Beau et ses déclinaisons – la grâce, l'élégance et le goût – apparaissent comme un impératif de l'art, du roman, qui pour France, possède une fonction consolatoire. Selon lui, l'art doit détourner l'homme de sa condition, l'en divertir. Voilà pourquoi il estime que l'écrivain doit être bien disposé devant sa matière, qu'il doit l'aimer pour être en mesure d'en faire ressortir la beauté. Alphonse Daudet sera, à cet égard, le romancier exemplaire puisque « [t]out son effort d'artiste, toute sa volonté, toutes ses énergies, étaient tendus à la saisir, à l'exprimer, cette nature, cette humanité qu'il aimait tant (30)». Anatole France salue la « manière gaie (31)», l'« instinctive bienveillance (32)» de Daudet lorsqu'il trace le portrait des faibles, des petits, d'autant qu'il considère extraordinaire « qu'un tel observateur, si exact, si sûr, qu'un esprit travaillant ainsi sur le vif, ne soit point cruel, n'ait rien d'amer, ne s'assombrisse jamais jusqu'au noir (33)».

    Le Beau s'accompagne invariablement du Bien chez France, qui, pour le démontrer, comparera les oeuvres qu'il juge bonnes à des contes, genre qui se caractérise par la présence d'une morale. Il appuie ainsi son confrère Florentin Floriot qui associe les romans d'aventure de Dumas père à des contes : « Le vieux Dumas faisait des contes, et il avait raison. Pour plaire et pour instruire, il n'est tel que les contes. Homère en faisait aussi (34).» De plus, France, qui tient en haute estime le roman Tom Jones de Fielding, affirme qu'on y retrouve « un agréable divertissement (35)» et « les plus salutaires impressions (36)». Ces remarques permettent de voir que la conception du roman de France emprunte aux principes du classicisme, car il considère comme Chapelain et La Fontaine que l'art doit être utile et agréable. Et si cette utilité doit idéalement s'entourer de subtilité, France préfère qu'elle soit trop évidente que trop enterrée :

L'auteur de M. de Camors aime à couronner par l'expiation ou le repentir ces fautes du coeur qu'il excelle à décrire. Quand bien même on sentirait là un peu trop l'artifice poétique et l'arrangement moral, je ne m'en plaindrais pas. Il m'est fort agréable, au contraire, que ces aventures profanes finissent, comme les récits des pieux légendaires, par le triomphe définitif du bien (37).

L'exercice d'un jugement final importe pour France qui voit dans le roman une façon d'ennoblir le lecteur, de le guider vers le Beau et le Bien. Ses romans pourraient être décrits comme des contes – Le Crime de Sylvestre Bonnard est constitué dans les faits de deux contes, « La Bûche » et « Jeanne Alexandre » – dans la mesure où une morale préside à l'écriture et veille à ce que le Bien prévale. Ainsi, l'orpheline est sauvée par Sylvestre Bonnard des griffes d'un pensionnat où elle était condamnée à trimer en tant que servante jusqu'à sa majorité. De la même manière, le citoyen Évariste Gamelin, empoisonné par les moeurs révolutionnaires, verra sa tête rouler, comme celles de ceux qu'il a si avidement conduits à la guillotine : « Que je périsse! Je l'ai mérité…(38)». Cela dit, pour que la morale soit opérante, il faut que le romancier fasse des choix, qu'il crée un engrenage; France mettra un point d'honneur à cette opération.

L'art de composer

    Malgré sa grande admiration pour Flaubert, qu'il décrit comme « rude et bon, enthousiaste et laborieux, […] excellent ouvrier et grand honnête homme (39)», Anatole France s'oppose à certains des propos que l'auteur tenait en public; ainsi il explique :

On a voulu de notre temps que le roman fût sans composition et sans arrangement. J'ai entendu le bon Flaubert exprimer à cet égard avec un enthousiasme magnifique des idées pitoyables. Il disait qu'il faut découper des tranches de la vie. Cela n'a pas beaucoup de sens. À bien y songer, l'art consiste dans l'arrangement et même il ne consiste qu'en cela. On peut répondre seulement qu'un bon arrangement ne se voit pas et qu'on dirait la nature même. Mais la nature, et c'est à quoi Flaubert ne prenait pas garde, la nature, les choses ne nous sont concevables que par l'arrangement que nous en faisons (40).

D'une part, France insiste sur le fait que nul ne peut échapper entièrement à cet ordonnancement puisque poser un regard sur le monde, écrire, c'est adhérer à une compréhension du monde, participer à un paradigme, privilégier et omettre des éléments. D'autre part, France pense que l'ambition même de vouloir masquer dans le texte l'intervention d'une subjectivité, celle de l'auteur, n'est pas souhaitable, car « être vraiment humain, c'est composer; lier, déduire les idées; c'est avoir l'esprit de suite [;] c'est dégager les pensées sous les formes, qui n'en sont que des symboles; c'est pénétrer dans les âmes et saisir l'esprit des choses  (41)». Il ajoute encore sur cette vaine tentative d'effacement, d'objectivité : « Tout dire, c'est ne rien dire. Tout montrer, c'est ne rien faire voir. La littérature a pour devoir de noter ce qui compte et d'éclairer ce qui est fait pour la lumière. Si elle cesse de choisir et d'aimer, elle est déchue comme une femme qui se livre sans préférence (42).» France privilégie le sens, l'organisation, il préfère les symétries idéalistes aux désordres naturalistes.

    La position de France est, cela dit, empreinte de nuances puisqu'il précise qu'il ne faut pas trop en faire, que la composition ne doit pas être si visible. Dans La Débâcle, qu'il a par ailleurs trouvé captivant, Zola fait, selon lui, trop d'efforts « pour expliquer et faire comprendre l'ensemble des opérations militaires […] et cette préoccupation suffit seule à marquer à quel point la philosophie de M. Zola diffère de celle de Tolstoï (43)». Dans la même veine, il affirme que le vice des romans à thèse c'est « de ne rien prouver, par cela même qu'ils prouvent tout et que les caractères, les actions et les hasards y sont disposés dans l'intérêt de la démonstration (44)». France exige donc beaucoup de doigté de la part du romancier puisqu'il veut pouvoir sentir l'organisation sans que celle-ci saute aux yeux.

    En ce qui concerne la structure, France possède encore une autre exigence : la brièveté. Selon lui, il faut éliminer les longueurs, resserrer l'intrigue : « On peut dire beaucoup en un petit nombre de pages. Un roman devrait se lire d'une haleine. J'admire que ceux qu'on fait aujourd'hui aient tous également trois cent cinquante pages. Cela convient à l'éditeur. Mais cela n'est pas toujours convenable au sujet (45).» Anatole France se plaint du volume des romans tout comme de leur trop grand nombre. Il constate que les romanciers contemporains sont emportés malgré eux dans un système économique exigeant qu'ils écrivent « en quatre cents pages ce qu'ils eussent mieux dit en vingt  (46)». Il craint que cette machine capitaliste ne ternisse l'art des romanciers de valeur, forcés d'étirer leur matière jusqu'à la rendre médiocre. En évoquant la prolifique production de Marcel Prévost – « les cinq romans qu'il a donnés en quatre ans (c'est peut-être beaucoup) inspirent la sympathie (47)» – il formule cette mise en garde :

Et puis, à parler franc, je suis effrayé qu'un conteur si simple et sincère veuille nous donner un volume par an, et même davantage. C'est beaucoup trop, même pour ceux qui ont le plus à dire. La pensée se noie dans tant de copies. La grande politesse de l'écrivain est de renfermer beaucoup de sens en peu de mots. Avons-nous besoin de tant de pages pour dire comment nous sentons la vie? M. Marcel Prévost est exquis. Il ne faut pas qu'il se fasse trop abondant; il y perdrait sa grâce et ce serait grand dommage (48).

Anatole France compose ses romans en cohérence avec les principes qu'il énonce en tant que critique puisqu'ils sont en général succincts, comptant rarement plus de deux cents pages, à l'exception de M. Bergeret à Paris, quatrième roman de sa tétralogie l'Histoire contemporaine, qui passe le cap des quatre cents pages. Ce souci de la concision participe à la minutieuse organisation du roman.

La divine Imagination

    L'explicit de la dernière oeuvre de France, La Vie en fleur, se lit ainsi : « Je le répète : j'aime la vérité. Je crois que l'humanité en a besoin; mais certes elle a bien plus grand besoin encore du mensonge, qui la flatte, la console, lui donne des espérances infinies. Sans le mensonge, elle périrait de désespoir et d'ennui (49).» Cette ultime phrase résume à elle seule le rôle qu'assigne l'auteur à la littérature, à l'art : celui de tirer les âmes du sol pour les hisser vers le ciel. France pense que lorsqu'un lecteur ouvre un roman c'est pour fuir, pour se bercer d'une illusion salvatrice. Le romancier doit, en conséquence, puiser dans son imagination – faculté qui enfante de beaux mensonges – pour faire sortir le lecteur de la routine. Il explique que c'est ce que Longus a fait dans son roman Daphnis et Chloé

Et comme il voulait montrer, pour le plaisir des citadins, un amour sensuel et gracieux, il mit cet amour dans les champs où ses lecteurs n'allaient point, car c'étaient de vieux Byzantins blanchis au fond de leur palais, au milieu de féroces mosaïques ou derrière le comptoir sur lequel ils avaient amassé de grandes richesses. Afin d'égayer ces vieillards mornes, le conteur leur montra deux beaux enfants (50).

Ainsi, France tient en très haute estime Apulée chez qui « toutes les sciences […] physique, médecine, astronomie, histoire naturelle […] se tournai[en]t en magie (51)». Son Âne d'or est, pour le chroniqueur, le « chef-d'oeuvre des romans fantastiques (52)». Il éprouve la même admiration pour L'Ève future, roman où Villiers de L'Isle Adam met en scène les inventions de Thomas Edison et leur fait prendre « un caractère merveilleux et un tour fantastique (53)». Le roman Vamireh de J.-H. Rosny (54) comble, quant à lui, deux prescriptions franciennes : le recours à l'imagination et la beauté morale. D'une part, son auteur tire « une flore, une faune, une humanité vivantes des données incomplètes de la paléontologie et de l'archéologie préhistorique (55)», il déplace la réalité, il comble les lacunes de la science par son inventivité. D'autre part, France perçoit la bonté de l'écrivain qui « a compris ces hommes des premiers âges [,] les a aimés [,] les a montrés tels qu'on peut concevoir qu'ils furent, en effet, et les a glorifiés (56)».

    L'imagination que souhaite voir se manifester France ne se trouve pas nécessairement dans les extrêmes que représentent la science-fiction ou le fantastique, elle apparaît dès que la réalité est transposée, magnifiée. Les romans de George Sand s'attirent les louanges répétées du chroniqueur qui voit dans son oeuvre une « imagination, sans cesse renouvelée […] aussi fraîche et plus pure que jamais (57)». Ce que France célèbre le plus dans Indiana et Lélia, ce sont les descriptions de la nature. La romancière est pour lui « une grande et naïve amante des choses dont l'âme était en harmonie avec les fleurs des champs (58)». Il éprouve un certain agacement pour son romantisme; or c'est pour le lui pardonner aussitôt :

Il faut le dire, cette manière toute d'élan et d'enthousiasme l'entraîna à quelques-unes de ces inexactitudes qui abondent dans Chateaubriand. Les cèdres n'ont pas les bras tendus vers le ciel comme les voit Lélia, et Lélia s'abuse quand elle croit que les fougères ondulent mollement sous la brise. Mais ce goût romanesque crée parfois, sous l'empire d'une belle imagination, des formes charmantes (59).

C'est cette même imagination que retrouve France dans les premiers chapitres des biographies; il écrit : « C'est là qu'est le roman (60). » L'enfance étant la période de la vie la plus éloignée, celle dont on détient l'idée la moins exacte, elle constitue un terreau fertile pour l'imagination du biographe. Et là où il y a imagination, nous dit France, il y a roman.

    Dans son article « L'hypnotisme dans la littérature », daté du 24 avril 1887, Anatole France écrit que les romanciers et les poètes « possèdent l'aiguille aimantée qui se tourne vers le pôle enchanté; eux seuls ont la clef d'or du palais des rêves (61)». Il entrouvre lui-même les portes de ces mondes magiques dans ses romans. En effet, Sylvestre Bonnard rencontre une fée alors qu'il répertorie les manuscrits d'une bibliothèque et Jérôme Coignard se met au service d'un kabbaliste qui voit des Salamandres, ces petites nymphes de feu, partout . Dans Thaïs, il décrira longuement les hallucinations du cénobite Paphnuce.

    Cette quête du Beau, du Bien et de l'Imagination dans le roman, Anatole France l'a poursuivie avec beaucoup de persistance en décriant haut et fort la doctrine naturaliste qui ne s'évertuait, selon lui, qu'à enlaidir la vie. Cette laideur, l'être humain la perçoit jour après jour et, selon France, il demande sans cesse à l'art de porter son regard vers un idéal, de nourrir son imagination pour l'élever, lui donner espoir. D'ailleurs, France affirme que ce besoin s'exprime dans toute l'histoire de l'humanité : « Pour embellir la vie que n'avons-nous pas inventé? Nous nous sommes fait de magnifiques costumes de guerre et d'amour et nous avons chanté nos joies et nos douleurs. Tout l'effort immense des civilisations aboutit à l'embellissement de la vie (62).» Sa sincère conviction en la nécessité de la Beauté, au sens où il la définit, n'aveugle pas Anatole France qui demeure conscient de l'évolution des goûts : « Un poème, un roman, tout beau qu'il est, devient caduc quand vieillit la forme littéraire dans laquelle il fut conçu. Les oeuvres d'art ne peuvent plaire longtemps  (63) [.] » Impitoyable détracteur du naturalisme et de ce qu'il désignera comme ses conséquences, le décadentisme et le symbolisme, il aurait probablement accueilli en bon joueur l'incisive critique que les Surréalistes préparaient à l'endroit de son oeuvre romanesque.

NOTES
1. Michel Corday, Anatole France d'après ses confidences et souvenirs, op.cit., p. 58. 
2. Ibid.
3. Ibid., p. 59. 
4. Anatole France, « Un roman et un ordre du jour. Le Cavalier Miserey », La Vie littéraire, tome I, Paris, Calmann-Lévy, 1933, p. 72.
5. Ibid.
6. Ibid.
7. Anatole France, « J.-H. Rosny », La Vie littéraire, tome II, p. 247.
8. Anatole France, « La Tresse blonde », La Vie littéraire, tome I, p. 551. 
9. Jules Huret, « M. Anatole France », dans Enquête sur l'évolution littéraire, Paris, José Corti, 1999, p. 54. 
10. Anatole France, « La Tresse blonde », op.cit., p. 550. 
11. Anatole France, « La Terre », La Vie littéraire, tome I, p. 196.
12. Anatole France, Le Jardin d'Épicure, Paris, Calmann-Lévy Éditeurs, 1921, p. 43. 
13. Anatole France, « Un roman et un ordre du jour. Le Cavalier Miserey », op.cit., p. 72. 
14. Anatole France, « L'argent », La Vie littéraire, tome III, p. 85. 
15. Anatole France, « George Sand et l'idéalisme dans l'art », La Vie littéraire, tome I, p. 278. 
16. Ibid
17. Anatole France, « Octave Feuillet », La Vie littéraire, tome II, p. 325. 
18. Anatole France, « George Sand et l'idéalisme dans l'art », op.cit., p. 279.
19. Jules Huret, « M. Anatole France », dans Enquête sur l'évolution littéraire, op. cit. p. 54.
20. Ibid.
21. Anatole France, « Un roman et un ordre du jour. Le Cavalier Miserey », op. cit.,  p. 78. 
22. Anatole France, « L'argent », op. cit., p. 88. 
23. Anatole France, « Octave Feuillet », op. cit., p. 325.
24. Anatole France, « Émile Zola. La Débâcle », La Vie littéraire, tome III, p. 532.
25. Anatole France, « Balzac », La Vie littéraire, tome I, p. 152. 
26. Anatole France, « Contes et chansons populaires. Jean-François Bladé, Albert Meyrac », La Vie littéraire, tome II, p. 438. 
27. Anatole France, « Brave fille », La Vie littéraire, tome I, p. 556. 
28. Ibid.
29. Anatole France, « Octave Feuillet », op.cit., p. 326. 
30. Anatole France, « Alphonse Daudet », La Vie littéraire, tome III, p. 588. 
31. Ibid., p. 589. 
32. Ibid.
33. Ibid.
34. Anatole France, « La Tresse blonde », op. cit., p. 548. 
35. Anatole France, « Werther et Tom Jones, traduits par M. le comte de La Bédoyère », Le Chasseur bibliographe, 1863 (février).
36. Ibid.
37. Anatole France, « Octave Feuillet. Le Divorce de Juliette », La Vie littéraire, tome I, p. 579-580. 
38. Anatole France, Les dieux ont soif, Paris, Le livre de Poche, 1989, p. 258.
39. Anatole France, « Gustave Flaubert », La Vie littéraire, tome I, p. 322. 
40. Anatole France, « Octave Feuillet », op. cit., p. 327-328. 
41. Anatole France, « Octave Feuillet. Le divorce de Juliette », op. cit., p. 580-581. 
42. Anatole France, « Un roman et un ordre du jour. Le Cavalier Miserey », op. cit., p. 78.
43. Anatole France, « Émile Zola. La Débâcle », op. cit., p. 534. 
44. Anatole France, « Les Maux de l'Intelligence », La Vie littéraire, tome III, p. 521. 
45. Anatole France, « Demain », La Vie littéraire, tome I, p. 463. 
46. Anatole France, « Marcel Schwob », La Vie littéraire, p. 618-619. 
47. Anatole France, « Marcel Prévost », La Vie littéraire, tome III, p. 414. 
48. Ibid., p. 418-419. 
49. Anatole France, La Vie en fleur, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), tome IV, 1984, p. 1174.
50. Anatole France, Le Jardin d'Épicure, op. cit., p. 41. 
51. Anatole France, « Roman et magie », La Vie littéraire, tome I, p. 575.
52. Ibid
53. Anatole France, « Villiers de L'Isle Adam », La Vie littéraire, tome II, p. 124. 
54. Il s'agit d'un pseudonyme sous lequel se cachent les frères belges Joseph Henri Honoré Boex et Séraphin Justin François Boex. Comme Anatole France joue le jeu et utilise la troisième personne du singulier pour désigner les auteurs, nous ferons de même. 
55. Anatole France, « Le préhistorique dans l'Art », La Vie littéraire, tome III, p. 492.
56. Ibid
57. Anatole France, « Les romanciers contemporains. La nature dans les romans de George Sand », Le Temps, 18 avril 1876.
58. Anatole France, « George Sand et l'Idéalisme dans l'Art », op. cit., p. 277.
59. Anatole France, « Les romanciers contemporains. La nature dans les romans de George Sand », op. cit. 
60. Anatole France, « Les débuts de Victorien Sardou », La Vie littéraire, tome III, p. 55. 
61. Anatole France, « L'hypnotisme dans la littérature », La Vie littéraire, tome I, p. 109. 
62. Anatole France, « George Sand et l'Idéalisme dans l'art », op. cit., p. 279. 
63. Anatole France, « À propos du journal des Goncourt », La Vie littéraire, tome I, p. 82. 

BIBLIOGRAPHIE
Entretiens
-CORDAY, Michel, Anatole France d'après ses confidences et souvenirs, Paris, André Delpeuch, 1928, 247 pages. 
-GSELL, Paul, Les matinées de la Villa Saïd, propos d'Anatole France, Paris, Bernard Grasset, 1921, 306 pages. 
-HURET, Jules, « M. Anatole France », dans Enquête sur l'évolution littéraire, Paris, José Corti, 1999, p. 54-59. 

Essais
-FRANCE, Anatole, La Vie littéraire, tome I, Paris, Calmann-Lévy, 1933, 620 pages.
-FRANCE, Anatole, La Vie littéraire, tome II, Paris, Calmann-Lévy, 1933, 670 pages.
-FRANCE, Anatole, La Vie littéraire, tome III, Paris, Calmann-Lévy, 1933, 620 pages.
-FRANCE, Anatole, Le Jardin d'Épicure, Paris, Calmann-Lévy Éditeurs, 1921, 296 pages.
-FRANCE, Anatole, « Les romanciers contemporains. La nature dans les romans de George Sand », Le Temps, 18 avril 1876. 
-FRANCE, Anatole, « Werther et Tom Jones, traduits par M. le comte de La Bédoyère », Le Chasseur bibliographe, 1863 (février). 

Romans
-FRANCE, Anatole, Le Crime de Sylvestre Bonnard, Marie-Claire Bancquart (éd.), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », n°315, tome I, 1984, p. 151-313. 
-FRANCE, Anatole, Le livre de mon ami, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), n°315, tome I, 1984, p. 433-583.
-FRANCE, Anatole, Thaïs, Marie-Claire Bancquart (éd.), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », n°315, tome I, 1984, p. 721-863. 
-FRANCE, Anatole, La Rôtisserie de la reine Pédauque, Marie-Claire Bancquart (éd.), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », n°341, tome II, 1987, p. 3-204.
-FRANCE, Anatole, Les dieux ont soif, Paris, Le livre de Poche, 1989, 268 pages.
Souvenirs
FRANCE, Anatole, La Vie en fleur, Marie-Claire Bancquart (éd.) Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade», n°406, tome IV, 1994, p. 1107-1174.
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